Les visages de pierre

Messages entre terre et ciel

Depuis la nuit des temps l’Homme fige le passage des défunts en élaborant des sépultures, du tombeau le plus archaïque à la stèle la plus énigmatique, la sépulture est le témoignage pérenne de l’être qui a vécu. En faisant resurgir du passé des lieux de culte parfois enfouis depuis des siècles, l’archéologie moderne permet d’en retranscrire l’Histoire. Même si l’action est louable, puisque cette discipline scientifique permet d’assembler les pièces éparses du puzzle qui retracent nos origines, il est navrant de constater qu’aujourd’hui il y a un réel désintérêt pour nos cimetières de campagne qui sont de véritables musées à ciel ouvert. L’Histoire “proche” ou dite contemporaine n’intéresse guère nos férus historiens ! Pourtant les cimetières “ruraux” sont de formidables “archivistes” dont les épitaphes gravées dans la pierre nous livrent de riches informations sur les mœurs sociétales des anciens. De parfaits inconnus côtoient d’illustres bienfaiteurs à la sépulture imposante et les curés ont leur carré pour l’éternité ! La sacralité qui entoure « nos vieux paroliers de pierre » constitue à elle seule une chape de plomb quasi imperméable, l’affect qui tisse un lien invisible entre les vivants et leurs morts se dresse comme une frontière infranchissable. Mais vous en conviendrez la curiosité “historique” n’empêche aucunement le respect à nos chers défunts !


Le cimetière rural et son patrimoine

Aujourd’hui une sépulture ancienne qui disparaît faute d’une concession renouvelée, c’est une trace imprimée par nos aïeux dans notre propre histoire qui s’efface. Les sépultures « héritées » du passé dont les éléments architecturaux sont exceptionnels (dans la mesure où leur nature artisanale/artistique est avérée ), doivent être sauvegardées puis requalifiées en tant que patrimoine au même titre que les monuments classés. Paris a bien son Père-Lachaise ! Chaque cimetière est le miroir des artisans d’autrefois “souvent établis dans le village”. Grâce à leur travail doublé de leur talent, ils créèrent des œuvres d’une richesse incomparable bien loin de l’usinage géométrique des pierres en marbre d’aujourd’hui. Nos vieux cimetières de campagne ne sont pas que des carrés de bienveillance, ils sont la mémoire d’un art funéraire révolu. Pourquoi ce désintérêt ? Est-ce que les codes culturels de notre société moderne nous empêchent de voir l’art funéraire ancien comme un art à part entière ? Où est-ce que le monde des vivants est à ce point si hermétique !“Cachez ce cimetière que je ne saurais voir !” Si enfin, nous faisions abstraction de toutes les superstitions, croyances, peurs ancestrales et charge culturelle qui encombrent notre mental, pour entrevoir avec “un regard neuf ” le formidable héritage que nos anciens nous ont légué. Le cimetière ancien est une riche bibliothèque sociétale/artisanale, il n’est pas sans nous rappeler que le rang social se lit jusque dans la pierre même encore aujourd’hui d’ailleurs ! Que nous l’acceptions ou pas la mort reste la finalité de la vie qu’importe notre statut et nos états d’âme !

Croix ciselée cimetière de Lhôpital Chanay Ain.

La particularité du cimetière de Lhôpital réside en sa localisation en pleine campagne, derrière l’église Saint-Jean-Baptiste.

Le cadre est saisissant d’authenticité, les murs du vieux cimetière recouverts de tuiles ajoutent un supplément d’âme au lieu.

Croix aux roseaux cimetière de Clermont en Genevois Haute-Savoie.

Le cimetière de Clermont possède un riche carré de sépultures anciennes.

On y retrouve une grande diversité de savoir faire artisanal « ancien » avec différents styles.

Les allées de lavandes poétisent le lieu…

Magnifiques détails croix cimetière de Clermont en Genevois Haute-Savoie.

Croix ciselée cimetière de Challonges Haute-Savoie.

Détails ange et volutes croix ciselée cimetière de Challonges Haute-Savoie.


Sculpture pierre tombale enfant début 1900 cimetière de Savigny Haute-Savoie.

Lors du renouvellement de la concession cette pierre a été conservée et placée derrière la nouvelle stèle.

On ne peut que remercier les familles qui ont ainsi préservé ce magnifique patrimoine artisanal.

Le cimetière est accolé à l’église est possède son carré dédié aux sépultures des curés du village.

Une barrière ouvragée de facture ancienne avec des volutes délimite le lieu.

Détails du visage magnifiquement restitués au burin.

Cimetière de Savigny Haute-Savoie.

Détails colonne sculptée de fleurs sur une pierre en granit, fin 1800.

À l’abandon cimetière de Bassy Haute-Savoie.

Scène d’une mère accompagnant son enfant décédé vers l’éternité, granit sculpté fin 1800.

À l’abandon cimetière de Bassy Haute-Savoie.

Visage « moulé dans la fonte » enchassé sur une pierre fin 1800 cimetière de Bassy Haute-Savoie.

Le cimetière de Bassy est accolé à son église, une grille de facture ancienne montée sur le mur encercle le lieu.

Un portillon de la même époque situé sur le côté s’ouvre sur un versant du Rhône.


Vase de type Médicis début 1900 Cimetière de Montanges Ain.

Sépulture avec chaîne composée d’un assemblage de maillons en acier pour délimiter le carré funéraire.

Ce cimetière adossé à une de colline à une configuration en paliers, les sépultures les plus anciennes se situant en haut.

Ange en fer priant monté sur croix ciselée.

Cimetière de Lhôpital Chanay Ain.

Détails effigie de la Vierge en prière croix ciselée cimetière de Lhôpital Chanay Ain.

Sur sa tête est surmontée une auréole (probable) avec 3 petits cercles représentatifs de la trinité.

Dans le christianisme, la Trinité est le Dieu unique en trois personnes: le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Sépulture Fayolle 1900, concession à perpétuité.

Les époux Fayolle léguérent leur patrimoine aux pauvres du village.

Cimetière de Corbonod Ain.


Un carré d’amour éternel

Nombre de nos cimetières trop modestes “pour le commun des mortels” se voient spoliés de leurs croix ciselées, jadis ajourées par le maréchal-ferrant du village qui ne comptait nullement les heures passées à l’ouvrage. Désormais les cœurs émaillés aux contours émouvants ne reposent plus en paix ! Le cœur sans fioritures, symbole du sentiment sincère et profond, rouille puis tombe sur le sol comme les pétales d’une fleur éteinte. Le sens profond de sa signification est voué à l’indifférence. Pourtant ce sont des vies d’amour qui se devinent sur ces tombes modestes et poétiques. Figés dans le granit avec la dextérité du sculpteur d’autrefois, des visages silencieux nous interpellent. Les sourires de pierre reposent sous des panaches de lierre, la nature reprend ses droits et réinvente le décor funéraire à l’abandon. Quel émerveillement pour celui ou celle qui devine la richesse des petits détails ornementaux qui exigeaient le geste patient de l’artisan œuvrant dans l’ombre de sa remise sans autre quête que d’offrir un peu de lui-même. Une vieille tombe encadrée de piliers en fonte reliés par des anneaux formant une lourde chaîne semble nous indiquer que ce carré est chasse gardée ! Un carré d’éternité, « peut-être » car comment ne pas évoquer la disparition programmée de cette sépulture privée de concession à perpétuité ! Une stèle couchée à terre nous dévoile la scène émouvante d’un enfant qui semble guidé par sa mère vers le repos éternel. Le symbolisme de la foi et de l’amour figé dans le granit avec une extrême sensibilité artistique, qui n’est pas sans nous évoquer la piété des gens du temps d’antan. Les paniers aux pensées retombantes se cueillent du regard tant la taille au burin est harmonieuse, les mots s’effeuillent et s’effacent sous les outrages du temps dans une charmante métaphore “Mes pensées vous accompagnent”! Oui certes mais jusqu’où car l’éternité n’est pas de notre monde ! Les anges ornant les sculpturales croix en fonte prient avec ferveur pour leur survie ! Les ailes sagement repliées, ils attendent que des vents plus cléments les portent vers le ciel de la postérité. Des colonnes brisées empruntées jadis à l’Antiquité derniers exemples du faste passé et dépassé somnolent sous les bosquets de lavandes comme dans les bras de Morphée. La couronne aux perles de verre s’égrène en une poésie de larmes lumineuses qui roulent tristement sur les mots oubliés « On voudrait revenir à la page où l’on aime, mais la page où l’on meurt est déjà sous nos doigts ». Tant de grâce et de beautés naïves qui touchent, tant de mots pieux qui transcendent la mort en amour éternel… Comment est-il possible de mettre ainsi notre histoire patrimoniale au rebut ?


Croix ornée d’un cœur en acier et effigie du Christ en fer 1933.

Cimetière de Clermont en Genevois Haute-Savoie.

Détails des ciselures et des épitaphes en relief 1933.

Cimetière de Clermont Haute-Savoie.

Cœur en émail blanc sur sa croix 1949.

Cimetière de Clermont en Genevois Haute-Savoie.


Histoire vécue

Ma grand-mère m’imposait le silence dés qu’elle poussait le portail noir du petit cimetière de Corveissiat, là où reposaient « pour l’éternité » ses aïeux et les aïeux de ses aïeux. Je n’aurais pour rien au monde raté ce rendez-vous avec la vieille tante Jeanne qui reposait au bout de l’allée caillouteuse, une tombe sans artifices, baignée du soleil dardant ses plus beaux rayons. Bien des années plus tard, nous choisîmes pour mon père parti très tôt, le coin du cimetière en face de notre maison, j’avais treize ans… Le lilas blanc embaumait encore le printemps de cette quarantième année. Et quand bien même les mentalités évoluent, n’oublions pas que l’intérêt d’exister pour une sépulture réside dans l’histoire de celui ou celle qui a vécu. Bientôt nous ne verrons plus que des monuments froids, uniformisés “en hauteur pour un gain de place”. Des cités HLM mortuaires reflétant une société “insipide” qui ne laisse plus de place pour la poésie du vieux temps !


Couronne de pensées en barbotine, cimetière d’Arcine -Clarafond-Arcine Haute-Savoie.


Nos traditions anciennes « locales »

#La veillée funèbre

Bien souvent vivaient sous le même toit, plusieurs générations d’une même famille, les personnes âgées mouraient donc à domicile. De nombreux rites inspirés de la tradition chrétienne s’organisaient autour du défunt, ce dernier était toiletté, endimanché, les volets clos plongeaient la chambrée dans la pénombre, seule la lumière de quelques cierges « réchauffait » l’atmosphère lugubre. Lors des veillées funèbres, on se relayait pour passer la nuit auprès du défunt, ce cérémonial permettait d’accompagner l’âme dans son dernier voyage avec des pensées aimantes et bienveillantes. Sur la table de nuit on posait un crucifix et un récipient d’eau bénite dans lequel on trempait un rameau de buis pour « glorifier » la dépouille. Les gens du village se solidarisaient autour de la famille endeuillée en participant à diverses tâches qui commençaient par la mise en ordre de la maison jusqu’à la commande du cercueil fabriqué par le menuisier local. À cette époque la couronne et le crucifix en perles de verre s’inscrivaient dans la tradition, car ces riches ornements funéraires tentaient à prouver l’estime faite aux défunts. Pas de fleurs naturelles, les gens d’antan avait la culture de la durabilité !

*Avant sa mise en bière la jeune fille « pure » était enveloppée d’un drap blanc au préalable brodé par les demoiselles du village.

Jusqu’en 1952, les couronnes mortuaires étaient réalisées en perles de verre de Chauny Aisne par la « Compagnie française de la perle » fondée en 1900. Ces ornements furent détrônés par les couronnes en barbotine (céramique) moins fragiles. Le plastique mit définitivement fin à toutes ces interprétations décoratives/funéraires qu’on peut qualifier aujourd’hui d’art patrimonial. L’aventure du plastique démarrera en 1954 à Arbent au nord d’Oyonnax. Raymond Grosfilex, héritier de la fabrique de bois de son père créé en 1927, révolutionnera l’entreprise familiale en se tournant vers la production de plastique.

#Les funérailles

La tradition funéraire comprenait trois services religieux différents : la première classe la plus chère pour les bourgeois aisés ou les riches commerçants, la deuxième convenait à tout le monde et la troisième classe pour les pauvres sans le sou. Vous me direz que ces pratiques sont toujours d’actualité certes mais à l’époque elles étaient très codifiées. Pour exemple en première classe on drapait de noir les piliers de l’église, l’autel et le glas sonnait avec toutes les cloches ! Pour le décès d’un homme une cloche sonnait trois fois et deux fois pour une femme. Pour les petits enfants deux petites cloches tintaient discrètement. L’annonce du décès se faisait grâce à une personne qui parcourait le village pour annoncer la terrible nouvelle, mais aussi le jour et l’heure de la cérémonie. Il était joliment nommé “L’invitant aux enterrements” c’était un métier occasionnel aujourd’hui remplacé par les faire-parts… Au début du siècle lorsqu’une femme perdait son époux elle devait porter le deuil pendant 2 ans : le noir était de rigueur. Un chapeau avec un voile de crêpe cachait son visage lors de la cérémonie religieuse. Ensuite elle portait des couleurs plus claires, on qualifiait cette tradition de demi-deuil. Une charmante coutume appelée “le tracassin” pratiquée dans l’Ain consistait à faire un bruit d’enfer avec divers instruments lorsqu’un veuf ou une veuve épousait une (un) célibataire. Les villageois tambourinaient devant la porte de l’intéressé (ée) jusqu’à ce qu’ils soient invités au futur mariage !

Femme portant le deuil photo authentique début du siècle


Superstition de grand-mère !

Les feux follets

De nombreuses légendes “obscures” véhiculées par les anciens alimentent encore nos peurs liées aux défunts. Ma grand-mère fervente catholique et froussarde de surcroît me racontait quand j’étais enfant l’histoire des feux follets : des petites flammes aux lueurs pâles qui vacillaient sur les tombes. Autrefois il fut inconcevable de s’introduire dans un cimetière de nuit car les anciens interprétaient les feux follets comme des âmes errantes demandant de l’aide aux vivants ! De quoi refroidir les plus téméraires ! La science a eu raison de la légende superstitieuse de ma grand-mère : les feux follets ne sont que des gaz de méthane et de phosphore liés au processus de dégradation des végétaux en zone humide ! Le destin est parfois curieux puisque je vins habiter juste en face du cimetière du village. Une cohabitation fortuite qui dura 20 ans et qui me réconcilia définitivement avec les légendes de ma grand-mère ! On ne se lasse pas d’écouter ce charmant folklore lié à la piété des gens d’autrefois !

Femme portant le deuil photo authentique début du siècle

Les Sénégougues

Les anciens parlaient à demi-mots des superstitions souvent liées à des événements inexplicables. En terre de Bresse les Sénégougues étaient des bruits étranges entendus la nuit et qualifiés comme des manifestations de revenants/esprits errants en quête du repos éternel, des esprits frappeurs en quelque sorte. L’eau bénite permettait de conjurer le mauvais sort, ma pieuse grand-mère ramenait parfois de son périple à Lourdes les précieuses fioles. Pas de couverts posés en croix, de miche de pain à l’envers, de salière renversée ! J’ai baigné depuis ma plus tendre enfance dans cette atmosphère aux rituels étranges, pour moi c’était mystérieux un point c’est tout ! Aujourd’hui ces pratiques anciennes tentent à nous faire sourire pourtant d’autres rituels plus contemporains censés attirer “le bien” ont vu le jour. N’avons nous pas tous et toutes un objet fétiche avec des soi-disant énergies positives ? La forme change mais le fond est toujours là ! Notre imagination titille nos vieilles peurs avec des événements incongrus que notre esprit cartésien ne peut pas toujours expliquer !


Bassy et son cimetière de légende

Le passage des morts

Perchée sur son promontoire rocheux dominant le Rhône, l’église de Bassy ( 74 ) a conservé son cimetière qui s’enroule autour de ses murs en une procession de sépultures parfois très anciennes. Une curieuse légende liait le fleuve emblématique au lieu, elle fut relatée par l’instituteur de Bassy dans une enquête de « L’Académie Florimontane d’Annecy » en date du 30 septembre 1864 qui recensait à l’époque des sites archéologiques (pierres/roches) auxquelles étaient liés des superstitions anciennes. L’instituteur en question nomma le fameux rocher en ces termes : « Le Roc de la Baille » et précisa qu’il y avait un trou qui permettait d’accéder au Rhône. Il raconta alors une bien curieuse légende : un passage souterrain ( probablement situé dans la roche sous le cimetière ) communiquait avec « le monde des vivants » permettant aux âmes défuntes de traverser pour se désaltérer dans les eaux du fleuve. Cette légende n’avait plus cours en 1925, elle était même qualifiée de mensongère et peu “orthodoxe” d’après les villageois. La topographie géographique du lieu laisse à penser qu’une cavité très ancienne « qui pouvait être une grotte/ faille/fissure » serait à l’origine de la légende, mais la végétation, les modifications géologiques (éboulements) ont certainement changé le paysage surtout après autant d’années.

*Source Paul Dufournet 1976


Un peu d’Histoire

Durant les premiers siècles on n’enterrait personne dans les églises, seuls les dépouilles des Martyrs qui avaient souffert pour défendre leur foi chrétienne, y étaient inhumés. Puis peu à peu on y plaça les corps des sommités religieuses et les personnes issues de lignées prestigieuses. Dans certains de ces sites : sanctuaires, cryptes les défunts se faisaient ensevelir avec des reliques… Jusqu’au milieu du XVIII e siècle, l’usage consistait à placer le cimetière près des églises, l’autorité ecclésiastique avait tout pouvoir exécutif en ce domaine.

Croix en pierre sur fond de ciel automnal cimetière de Corbonod Ain


Le cimetière des Saints-Innocents

Le charnier de la discorde !

Comme je l’ai traité dans mon article “La mémoire des anges”, les épidémies firent des ravages dans les grandes villes aux siècles derniers, la proximité des cimetières en fut la toute première cause. Les eaux souillées occasionnèrent le typhus et des contagions mortelles. Pour exemple le cimetière des Innocents ou cimetière des Saints-Innocents, était un charnier à ciel ouvert, situé dans le quartier des Halles à l’emplacement de l’actuelle place Joachim-du-Bellay au centre de laquelle se tient la fontaine des Innocents. Les parisiens y circulaient librement, ce cimetière était qualifié de “putride” par certains écrivains mais la curiosité morbide* était telle qu’on y faisait les activités de la vie quotidienne, on y dormait, mangeait comme dans un jardin public, on y installait même le marché !

L’église mettra fin à ces pratiques profanes vers le milieu du XVIII e siècle, le cimetière prendra alors son caractère sacré en devenant un lieu de culte à part entière. À l’horizon de la ville lumière se profilèrent de grands chambardements : innovations technologiques/sociétales, les mentalités évoluèrent et le peuple de Paris s’insurgea, les cimetières à proximité des habitations ne furent plus tolérés !

*Ces comportements étaient propre aux mœurs de l’époque, les promenades phares dans la capitale étaient la morgue (ex : pour faciliter l’identification des corps, on les exposait dans des vitrines à la vue du peuple) et les exécutions publiques ! Une société encline au voyeurisme et au spectacle « mortuaire ». Sommes-nous si différents avec nos programmes télévisuels qui nous revoient des images fortes pour réaliser des records d’audience !

Les grands chamboulements

L’ordonnance du 10 mars 1776

Le parlement de Paris trancha le débat houleux par un arrêté du 21 mai 1765, défendant d’inhumer à l’avenir dans les cimetières de la ville de Paris, cet arrêté resta sans exécution jusqu’en 1803. Le 10 mars 1776 * une ordonnance royale ordonna le déplacement des cimetières de la capitale et des différentes provinces du Royaume sur des terrains appropriés avec des conditions d’inhumations requises afin de maintenir la salubrité de l’air et les conditions sanitaires. Ce changement drastique entraîna des contestations et des émeutes dans les villes où les inhumations ne furent plus possibles. Conformément au décret royal le cimetière des Innocents ferma en décembre 1780, puis on le vida en 1786. Le 9 novembre 1785, l’inspecteur général des carrières, Charles-Axel Guillaumot décida de transférer les ossements qui se trouvaient dans les charniers vers les anciennes carrières transformées en catacombes (situées sous le lieu-dit de la Tombe-Issoire), ce transfert s’organisa pendant quinze mois en présence de prêtres. Le 12 juin 1804 un décret ( encore valable de nos jours ) obligea les communes à respecter une distance de 35 à 100 mètres entre les cimetières et les habitations. Ce décret n’ayant pas fait mention de date butoir pour son exécution, un grand nombre de cimetières restèrent à leur emplacement initial surtout dans les petites communes aux ressources trop modestes pour engendrer des travaux titanesques.

*Reproduction de document d’époque Ordonnance royale du 10 mars 1776 Cliquez le lien pour en lire le contenu : ici

Si effectivement nous avons connaissance via nos histoires locales de cimetières qui furent déplacés dans nos villages, aucun récit ne mentionne la façon dont ces changements impactèrent « émotionnellement » une population rurale attachée aux rites religieux et aux croyances superstitieuses liées aux morts… Détail qui a son importance pour imaginer le désarroi que pouvait engendrer le déplacement d’un cimetière, déplacer n’est en effet pas le terme exact. Le travail pour repositionner les sépultures aurait été “titanesque”, alors nombre de dépouilles furent « versées » dans des ossuaires creusés dans les nouveaux cimetières. De nos jours, quand une concession n’est pas renouvelée la procédure reste inchangée.

« L’église et le cimetière des Saints-Innocents vers 1550 (gravure de Hoffbauer, fin xixe siècle).


Extrait Loi du 10 Mars 1776
Article 1 : « Nulle personne ecclésiastique, ou laïque, de quelque qualité, état et dignité qu’elle puisse être, à l’exception des archevêques, évêques, curés, patrons des églises, hauts-justiciers et fondateurs des chapelles, ne pourra être enterrée dans les églises, même dans les chapelles publiques ou particulières, oratoires et généralement dans tous les lieux clos et fermés où les fidèles se réunissent pour la prière, célébration des saints mystères, et ce pour quelque cause, et sous quelque prétexte que ce soit. »

Article 7 : « Les cimetières qui seront insuffisants pour contenir le corps des fidèles seront agrandis. Ceux qui sont placés dans l’enceinte d’une habitation pourraient nuire à la salubrité de l’air seront portés autant que les circonstances le permettront hors de la dite enceinte en vertu des ordonnances des archevêques et évêques diocésains y seront tenus les juges des lieux, les officiers municipaux et habitants d’y concourir chacun en ce qui les concernera. »


Le cimetière du Père-Lachaise

Une épopée en grande pompe !

À la suite de la fermeture du cimetière des Innocents le 1er décembre 1780, en application tardive de la loi de 1765 qui interdisait les cimetières en ville, Paris commença à manquer de lieux de sépultures. Au début du XIXe siècle furent construits plusieurs nouveaux cimetières hors des limites de la capitale : le cimetière de Montmartre au nord, le cimetière de l’Est ( Le Père-Lachaise ) le cimetière du Montparnasse au sud et à l’ouest de la ville, le cimetière de Passy. Le préfet de Paris décréta l’affectation des 17 hectares de Mont-Louis* à la création du « cimetière de l’Est ». La conception du cimetière fut confiée à l’architecte néo-classique Alexandre-Théodore Brongniart en 1803. Il dessina les grands axes sous la forme d’un immense jardin à l’anglaise, arborisé d’arbres aux essences rares. Le cimetière organisa son ouverture le 21 mai 1804 avec l’inhumation d’Adélaïde Paillard de Villeneuve ( petite fille de 5 ans). Mais les riches parisiens rechignaient à se faire enterrer hors de Paris, dans un quartier réputé pauvre. En 1804, Le Père-Lachaise n’accueillait que 13 tombes, en 1815, on n’en comptait pas plus de 2 000. Pour redorer le blason du cimetière, le préfet de Paris organisa le 2 mai 1817, le transfert des dépouilles de Molière et Jean de La Fontaine depuis le musée des Monuments français. Cette initiative « originale » suscita un regain d’intérêt et les familles fortunées se firent alors inhumer en grande pompe dans des mausolées somptueux. Malgré son épopée laborieuse, le Père-Lachaise affiche aujourd’hui une notoriété « mondiale », il est désormais inscrit/classé aux monuments historiques.

Cimetière du Pére-Lachaise 1815

Au moyen Âge  une des collines de Paris, se nommait « Champ-l’Évêque » car elle appartenait à l’évêque de Paris, puis du fait des vignes qui y étaient plantées au XII e siècle son nom devint « Mont-aux-Vignes« . Deux siècles plus tard, les Jésuites achetèrent le terrain pour en faire un lieu de repos, le roi Louis XIV y séjourna d’où un nouveau changement de nom pour « Mont-Louis« . Le plus illustre occupant fut le révérend François d’Aix de La Chaize (1624-1709), dit le Père La Chaize, confesseur du roi de France Louis XIV pendant 34 ans. Lorsque son nom fut affecté au célèbre cimetière, l’orthographe changea le  » La Chaize » devint Lachaise.


Le cimetière aujourd’hui

Contrairement à ce qu’on imagine, nos cimetières sont pour la plupart récents entre 150 et 200 ans en moyenne, n’oublions pas les décrets du 10 mars 1776 et du 12 juin 1804 qui obligèrent les villes et les communes à repenser l’implantation des lieux de sépultures en respectant la distance requise. Les profanations et les dégradations sont sanctionnées. ( Articles 225-17, 225-18 et 225-18-1.). Il est à déplorer des vols constants d’objets funéraires « religieux » car ils ont parfois une valeur marchande. Des collectionneurs peu scrupuleux n’hésitent pas à passer par des réseaux bien organisés. Cette situation est hélas identique pour les églises et les oratoires. Les cimetières des villes se sont souvent « urbanisés », les sépultures anciennes avec leurs croix ciselées ont pratiquement disparu.

Trésors de nos cimetières : visitez le site

Le petit cimetière de Lhôpital est ceinturé d’un mur recouvert de tuiles une particularité qui le rend unique


Conclusion

Cet article a été pour moi difficile à réaliser du fait de la complexité du sujet, mais il me tenait à cœur de sensibiliser les plus réceptifs (ives) d’entre vous à la richesse de notre patrimoine funéraire dit “rural”. Je voulais aussi restituer à travers mes photos la poésie d’une sépulture ancienne avec tout le respect dû à nos chers défunts. Nos cimetières de campagne ont encore beaucoup à nous apprendre sur les coutumes passées et sur les vieux métiers qui faisaient l’authenticité du village de nos grands-parents/arrière-grands-parents. Il est fort à parier que les concessions funéraires seront de plus en plus courtes, nos vieilles sépultures s’en trouvent donc menacées. Nos élus locaux doivent réagir ! Peut-être serait-il opportun de saisir au vol l’extraordinaire engouement des français envers leur patrimoine local pour requalifier les cimetières exceptionnels sous un label patrimonial. Verrons-nous bientôt un modeste cimetière “rural” devenir notre « Père Lachaise » ? L’omniprésence de nos tabous liés à la mort ne doit pas nous faire perdre de vue l’essentiel : nos vieilles tombent se meurent en emportant avec elles leurs secrets…

« Pourquoi serais-je hors de vos pensées, simplement parce que je suis hors de votre vue ? Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin« 

Henry Scott-Holland

Voici une liste non exhaustive de petits cimetières ruraux qui vous dévoileront la douceur de leurs vieilles tombes : Lhôpital à Chanay 01 -Bassy 74 -Chézery 01-Montanges 01-Corbonod 01-Clermont 74-Seyssel 01/74-Savigny 74-Challonges 74 …

Bibliographie…

*Whikipédia « Cimetière du Pére-Lachaise »

*Jean-Olivier Majastre « L’espace des morts et le monde des vivants » 1977

*Almanach de l’Ain » Collection 2005 Rédacteur en chef Gérard Bardon

*« Le Pain de la terre » Anne-Marie Prodon 1992

*Collection Persée « Récits et légendes historiques recueillis à Bassy (Haute-Savoie) » Paul Dufournet 1976

*Les photos anciennes sont authentiques et proviennent de ma collection personnelle

*Découvrez dans mes prochains articles, mes nouvelles créations « décalées » ! : une vieille bordelaise est d’humeur noire, une petite table de nuit voit le vie en vert paon et les cloches en verre rêvent de brocante !

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est le-saule-et-leglantine_logo-3.png.

Rédaction/Photos/Moine Corinne

*Les photos estampillées LS&L sont soumises à des droits d’auteur.

*Les textes sont l’entière propriété intellectuelle de la rédactrice.

5 1 vote
Évaluation de l'article
Subscribe
Me notifier des
guest
3 Commentaires
plus anciens
plus récents plus de votes
Inline Feedbacks
View all comments
Marie Claire CADDET
Marie Claire CADDET
18 octobre 2020 8 h 23 min

Bonjour Corinne, Bravo pour cette recherche très fouillée à propos des cimetières, de la mort. Je te rejoins complètement sur les lieux de mémoire, d’histoire que sont les cimetières. Mais Corinne tu dois bien savoir que dans notre société actuelle, on occulte la mort, il ne faut pas en parler. Faisons comme si elle n’existait pas, et quand elle arrive, restons bien pantois et désemparé. Et passons vite à autre chose. Que c’est triste et que de problèmes psychologiques qui se créent dans cette société. je te signale à côté de chez moi,le plus vieux cimetière du coin,où des tombes… Read more »