Souviens-toi l’été 1914

Les visages de l’ombre

À travers ces histoires authentiques, j’ai voulu retranscrire la mémoire de toutes ces femmes courageuses qui ont œuvré dignement pendant la guerre de 1914-1918. Des héroïnes, des anonymes, nos grands-mères, nos arrières grands-mères… Nos aînées ont emporté leurs secrets dans la tombe, mais que savons-nous vraiment de la souffrance de ces femmes plongées dans la douleur de la séparation et le deuil ? Le destin de certaines d’entre elles fut aussi éphémère, aussi fragile qu’une simple fleur d’églantine. Mon grand-père fut aussi un héros malgré lui, plongé dans le chaos infernal des tranchées à juste 20 ans, il survécut miraculeusement au prix de séquelles physiques et psychiques irréversibles. Alors, honneur à Louise, Anna et à tous ces visages enfouis dans l’ombre de la Grande Guerre.


Une simple fleur d’églantine

« Louise et Lucien s’étaient mariés dans la petite église de leur Jura natal, la mobilisation générale sonna le glas de leur amour un dimanche d’août 1914, hélas les pleurs et les supplications n’auraient rien changé, la séparation était inévitable… Louise fixa longuement la silhouette de Lucien, aussi longtemps qu’il lui fut possible… Il disparut telle une ombre éclatante entre le ciel et les buissons d’églantines bordant le chemin qui menait à Saint-Claude. Lucien le bleuet* de 20 ans  partit rejoindre son régiment laissant Louise seule à la ferme, désormais elle serait l’homme de la maison. Les mois qui suivirent furent teintés d’une solitude pesante, elle travaillait sans relâche pour tromper l’absence. Ce n’était point de tout repos pour cette jeune femme de 20 ans à peine de s’occuper aux champs, de nourrir le bétail comme un forçat : mais c’était la guerre. Un mois, puis deux, puis d’autres identiques s’écoulèrent sans nouvelles, la peur et la faim tenaillaient le ventre, il n’y avait plus de larmes, plus de prières juste un corps maigri, un fétu de paille vidé de sa « substance ». Résignée, elle avait déposé l’alliance d’argent sur le rebord de la table de nuit « peur de perdre dans le paillage de l’écurie le dernier lien la reliant au fil tragique de sa vie »... Puis l’hiver arriva, Louise l’avait pourtant bien senti cette morsure cinglante sous son châle de laine alors qu’elle charriait les tronçons de fayards* avec le traîneau à bois, mais au fond elle s’en moquait elle n’était déjà plus qu’une épouse dévastée par le chagrin. Un matin de février 1915 la fièvre la cloua au lit, elle se laissa glisser sans volonté, dans un délire qui dura 3 jours et 3 nuits, une pneumonie foudroyante l’emporta, ses derniers mots furent pour Lucien son amour, volé par la « La Der des Ders ». La carriole qui transportait son cercueil roula tant bien que mal dans la neige jusqu’au cimetière, cette foutue guerre rendait les visages austères, on ne cherchait plus à comprendre. Lucien lui, ne rentra jamais au village, « mort pour la patrie » disait la dernière correspondance. Son corps ne fut jamais retrouvé « transformé en chair à canon » marmonna son père Joseph la gorge nouée, en serrant le billet de ses mains tremblantes : c’était son unique fils. En mai 1916 la mort le faucha dans sa 53 ème année, il se brisa le cou en tombant dans l’auge des cochons « l’avait trop bu » disaient les doyens du village ! Durant ces quatre années terribles plus le temps de panser ses plaies, ni de penser aux morts d’ailleurs, pas de rébellion : « ça remplit la tête et ça vide le ventre ! » … C’est ainsi que se terminaient les histoires dans nos campagnes durant cette maudite guerre. »**

** « Souviens-toi l’été 1914 » écrit par Moine Corinne

 *« Bleuets » soldats inexpérimentés à l’uniforme bleu horizon « Classe 17 nés en 1897 ».

*Hêtres dans le Haut-Jura


Anna Coleman Watts Ladd 


Près de 15.000 grands blessés de la face « Les Gueules Cassées »  sont pris en charge dans les hôpitaux installés loin des champs de bataille. La complexité des blessures conduit les chirurgiens à inaugurer une spécialité inédite jusqu’alors : la chirurgie maxillo-facialeNous ne sommes qu’aux prémices de la chirurgie plastique aussi faudra-t-il attendre afin d’obtenir des résultats plus prometteurs surtout sur des blessures complexes : la médecine aura donc recours dans l’urgence à des prothèses. Alors qu’elle vit à Boston, Anna Coleman Watts Ladd, une jeune sculptrice prend connaissance du travail de Francis Derwent Wood, sculpteur lui aussi, il réside à Londres et confectionne des masques en plâtre pour les soldats défigurés, Anna décide de faire de même pour les soldats français. Elle débarque à Paris, en mai 1918, la sculptrice américaine ouvre un atelier des masques au service de la chirurgie réparatrice des Gueules Cassées, sous l’égide de la Croix-Rouge américaine. La fabrication d’un masque se déroule ainsi : après avoir réalisé par moulage une empreinte de la face de l’homme défiguré, la sculptrice reconstruit avec du plâtre en modelant les traits du visage à partir des photos des blessures prises avant la guerre. L’atelier d’Anna confie à la prestigieuse maison Christofle* la fabrication par galvanoplastie de la prothèse en cuivre. Cette dernière est ensuite recouverte d’une peinture-émail inaltérable et lavable qui imite à la perfection la couleur de la peau du blessé. Parfois, une barbe ou une moustache est confectionnée avec des cheveux. Anna réalise 185 masques jusqu’en 1919, la Croix-Rouge ne peut alors plus subventionner le studio qui doit malheureusement fermer. En 1932, elle reçoit le grade de Chevalier de la Légion d’honneur. Anna Coleman Watts une héroïne méconnue qui grâce à son dévouement exemplaire changea l’existence de nombreux anciens combattants en leur permettant de reprendre une vie normale, elle meurt le 3 juin 1939 en Californie. 

*Christofle est une entreprise d’orfèvrerie et des arts de la table française, fondée à Paris en 1830 par Charles Christofle, elle existe toujours.



Mon grand-père ancien poilu…



Mon grand-père paternel ALBERT Marius MOINE est né le 28 mars 1897 sur la commune de Forens ( Chézery Ain ) un petit village montagnard enserré entre les Monts Jura et le Crêt de Chalam. Fils d’une longue lignée de cultivateurs, ses parents Louis Alexandre et Marie Anthelmette cultivent sur leurs terres des céréales mais élèvent aussi des moutons et des vaches dans les alpages. Ce système agro-pastoral permet la survie de la famille qui vit en vase clos. Le 8 janvier 1916, mon grand-père n’a pas encore 19 ans, mais la mobilisation sonne le glas de sa vie paisible dans sa vallée natale. Il appartient à cette génération d’hommes pour lesquels le devoir patriotique est indéfectible. Affecté au 107 ème régiment d’artillerie lourde à Dole sous le matricule 1143, il combat dans plusieurs corps d’armées successifs sur différents fronts : Verdun, Serbie, Roumanie, Bulgarie et Orient. Le 19 juillet 1917, il est blessé par un éclat d’obus au bras gauche, le 15 juillet 1918 mon grand-père est gravement intoxiqué par les gaz déversés sur le champ de bataille à Verdun. De cette épopée dramatique, je retiendrais son récit bouleversant qui m’a été transmis « avant que le temps n’efface peu à peu les souvenirs ». Mon grand-père au péril de sa vie, a traîné hors du front un gradé blessé au ventre, ce dernier le gratifia de son pistolet et de quelques jours de permission pour son acte de bravoure. Quand mon grand-père réintégra son bataillon, il n’en restait plus que quelques survivants, dans ce chaos inexorable son geste héroïque, lui sauva la vie ! Un destin hors norme, alors que tant de soldats tombèrent, lui en réchappa ! Mon grand-père Albert fut décoré par trois fois « L’État glorifie ses héros » mais ces quelques décorations n’ont certainement pas soulagé les meurtrissures enfouies. Il était temps pour moi de réhabiliter l’histoire, de celui qui fut en 1917 un jeune homme d’à peine 19 ans, jeté dans les tranchées poussiéreuses sous les fumées des bombes, sans expériences des combats, comme tant d’autres d’ailleurs… Mon grand-père s’est éteint le 26 décembre 1969, il repose désormais dans le petit cimetière communal de Chésery.

***


*Fiche militaire de mon grand-père, archives de l’Ain


Conclusion

La Première Guerre mondiale a fait s’entre-tuer 70 millions d’hommes de 19 nations pendant plus de quatre ans, un conflit sanglant qui se solda par 10 millions de morts ( ce chiffre est doublé avec les victimes civiles ) et 20 millions de blessés. Combien de femmes ? L’Histoire ne le mentionne pas… Pourtant dans les campagnes les femmes remplacèrent les hommes enrôlés dans l’armée, elles furent mises à contribution pour « l’effort de guerre » dans les usines d’armement, les hôpitaux. Elles jouèrent un rôle social, économique et politique, parfois au péril de leur vie. Des héroïnes mobilisées pour soutenir la patrie, évaporées dans l’ombre des Poilus de la Grande Guerre... Il faudra attendre la seconde Guerre Mondiale pour que l’Histoire réhabilite au même titre que les hommes, les nombreuses femmes engagées activement dans ce nouveau conflit..

Mes sources…

*Je tenais à remercier chaleureusement les personnes qui ont contribué par leurs récits à l’histoire de Louise et Lucien basée sur des faits réels.

* Merci à ma maman qui m’a transmis le parcours héroïque de mon grand-père « ancien poilu » et dont je détiens les médailles aujourd’hui.

*Archives de l’Ain

*Archives of American Art / Smithsonian Insitution pour les photos/vidéo d’Anna Coleman Watts Ladd 

*Toutes les photos présntées sont authentiques et proviennent de ma collection personnelle

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est le-saule-et-leglantine_logo-3.png.

Rédaction Moine Corinne 

*Les photos estampillées LS&L sont soumises à des droits d’auteur.

*Les textes portant un astérisque sont l’entière propriété intellectuelle de la rédactrice. 

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Marie Claire CADDET
Marie Claire CADDET
21 avril 2020 11 h 10 min

Bonjour Corinne. Je viens de lire tes 3 textes. Très beaux malgré la cruauté. Toutes ces vies gachées. Ces destins brisés. Dans toute famille on a ces exemples. Mon grand père maternel est revenu gazé. Maman me racontait combien sa santé en avait pris un coup. Je viens de lire
un livre ces jours derniers sur le destin d’une femme pendant cette guerre. Je te le mets de côté
et quand nous ouvrirons dans quelques mois je te le passerais.
Nous traversons aussi actuellement une curieuse époque. Prend bien soin de toi
et au plaisir Corinne. Marie-Claire