La mémoire des anges

Pierre tombale d’enfant 1939 cimetière de Savigny Haute-Savoie

La mortalité infantile aux siècles derniers

Contexte

Dans la France ancienne, un nourrisson sur quatre en moyenne n’atteint pas son premier anniversaire, en cause des maladies somme toute bénignes pour notre époque comme les rhumes, les bronchites mais mortifères aux siècles derniers, par faute de soin et d’hygiène. Les épidémies de typhoïde, choléra, typhus, déciment les plus fragiles. ( Jusqu’au XIXème siècle les eaux souillées sont jetées dans les ruelles avec les rejets des tanneurs, des teinturiers mais aussi des bouchers, des poissonniers : des vecteurs bactériologiques ignorés à l’époque… ). La mortalité infantile est considérée comme cyclique entraînant une attitude résignée des familles. Bien souvent on ne nomme pas les nourrissons, une pratique ancienne qui peut être assimilée à un détachement volontaire : « ce que l’on ne nomme pas, n’existe pas  » ! Plusieurs enfants d’une même fratrie peuvent mourir en même temps, une réalité effrayante !


L’enfant défunt

Coutumes

Le lien entre les vivants et les morts est maintenu grâce à diverses représentations picturales : un peintre vient spécialement à domicile faire un portrait de l’enfant défunt, une prestation « aussi onéreuse qu’un tableau de maître » ! Au XVe et XVIe siècles, les familles dévotes font sculpter des tableaux en bois « retables » qu’elles offrent à leur l’église, peut y figurer au sein d’une scène religieuse, la représentation de l’enfant décédé « souvent sous la forme d’un ange », une façon de sacraliser la mort. La plupart des ces pratiques « ritualisées » liées au devoir de mémoire sont l’oeuvre de familles aisées. Dans les catégories sociales moins argentées on voit apparaître les premiers ex-voto* des objets symboles de dévotions parfois à l’effigie d’un petit parti trop tôt : statuette, médaille etc… J’insiste sur ce sujet car il vous faut comprendre, que les anciens ont souvent eu recours à diverses interprétations pour « figer » la mort d’un enfant, mais que nous n’y prêtons guère d’attention. Pourquoi me direz-vous ?

*Certainement parce que la représentation picturale nous renvoie une image plus abstraite de la mort « on voit sans voir la réalité cachée derrière », notre émotionnel n’est donc sollicité que par le côté artistique ! Ce tableau représentant une veillée mortuaire en est un exemple concret…

*Objet placé dans un lieu vénéré en accomplissement d’un vœu ou en signe de reconnaissance..

« Gens d’Ouessant veillant un enfant mort, vers 1899 »

Charles Cottet (1863-1925). Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.


L’invention de la photographie

Contexte

Jusqu’à la fin du XIXe siècle la période est marquée par une fulgurance de progrès sociaux… Les grandes villes se métamorphosent, les activités insalubres comme les cimetières sont éloignées pour limiter les épidémies ( le cimetière des Saints Innocents à Paris, est vidé dans les années 1780). Les repères culturels sont considérablement chamboulés, « l’humanisation » de la société entraîne l’émergence de nouveaux comportements : les enfants commencent à être considéré comme des individus à part entière. En 1839, Nicéphore Niépce invente la photographie, Louis Daguerre commercialise le daguerréotype ( premier appareil photo ), les peintres qui ont pignon sur rue, voient d’un mauvais œil cette découverte qui compromet leur gagne-pain. Les premiers ateliers de portraits ouvrent leurs portes en s’adressant aux débuts essentiellement à la bourgeoisie. Un atelier parisien des années 1845-1850 peut produire plus de 5 000 images par an. Le coût d’un portrait restant encore assez élevé avant les années 1850, beaucoup de visages sont tombés dans l’oubli faute de moyens pour être photographiés.


La photographie funéraire

Coutume

Avec l’invention du « daguerréotype », on fige les moments importants de la vie : mariage, portraits de famille et également la mort. La photo funéraire est liée à la culture du XIXe et début du XXe siècle en Europe et aux États-Unis. Si jusqu’alors l’unique moyen d’obtenir un portrait posthume est de commissionner un peintre le portrait post-mortem s’inscrit donc dans un processus de deuil normal pour l’époque et d’ailleurs c’est bien souvent le seul souvenir visuel du défunt. Il faut comprendre aussi qu’avec la réorganisation des villes, les cimetières sont éloignés, la photo post-mortem joue un rôle de lien « mémoriel ». D’autre part le rapport à la mort est différent, puisque c’est une réalité omniprésente « non tabou comme aujourd’hui »… Dès 1842, l’atelier parisien Frascari propose des portraits de personnes décédées « figées » dans des mises en scène fastueuses ( rideaux en drapés, riche mobilier etc… ) restituant le niveau de vie du sujet ou sa profession… La pose mortuaire s’inscrit dans une démarche artistique et le temps d’installation nécessaire, n’entrave pas l’engouement pour cette pratique « décomplexée » !

Sur ce document authentique représentant une mise en scène de la grotte de Lourdes, le visage du défunt est colorisé, de même que les pupilles, vous pouvez remarquer le trépied positionné derrière.


Le défunt pose habituellement avec sa famille, comme dans une photo ordinaire d’ailleurs il n’est pas forcément évident de le repérer dans le groupe. Les peintres portraitistes utilisent des subterfuges pour entretenir l’illusion de la vie : peinture du visage, « voire colorisation des joues et des paupières sur la photo » éléments pour tenir les yeux ouverts, des armatures savamment étudiées pour stabiliser la position assise ou debout… ( à l’origine ces armatures permettaient aux modèles de rester immobiles, le temps de prise étant très long ). Ces photos fortement explicites peuvent effectivement choquer notre sensibilité contemporaine ! Il est assez difficile d’imaginer qu’à une époque aussi pudibonde, on est eut l’idée d’une telle « vulgarisation » de la mort. La photo post-mortem se démocratise avec les portraits à domicile plus accessibles aux familles modestes. Cette coutume mortuaire perdurera jusqu’aux années 1950, du moins officiellement car dans nos campagnes avec la traditionnelle veillée mortuaire, j’ai eu l’occasion de visualiser ce type de document. Cette pratique disparaîtra pour des raisons d’hygiène et parce que des lois protègent désormais la vie privée « des défunts » ARTICLE 16-1-1*

De nos jours la présentation des défunts est exercée essentiellement par des thanatopracteurs ( thanatopraxie au sens moderne du mot ), c’est une profession diplômante qui nécessite de nombreuses connaissances anatomiques et qui requière aussi une certaine stabilité psychologique au vu du contexte.

*Le problème d’un possible droit à l’image des morts est apparu à l’occasion de clichés d’une actrice défunte publiés par un journal en 1858. La famille de la victime s’estimant lésée par ces clichés avait alors assigné le journal auteur des clichés. Pour la première fois, un juge s’est fondé sur le droit à l’image pour rendre une décision

Sur ce document authentique, vous remarquerez le pied de l’armature, on l’entrevoit aussi derrière l’enfant au niveau du bras le long du corps, les pupilles sont peintes sur la photo, d’ailleurs elles sont légèrement disproportionnées pour donner une illusion de vie.


Pourquoi les enfants ?

Bien qu’aujourd’hui la mort d’un enfant soit un sujet déchirant, aux siècles derniers la mortalité infantile est un fait ordinaire (développement ci-dessus), il naît beaucoup d’enfants, il en meurt tout autant. L’Angleterre victorienne derrière son image d’élégance n’échappe pas au climat anxiogène dû aux épidémies, aussi les mères anticipent la perte de leurs enfants en posant « pour le souvenir ». Les « Hidden mothers » ( mères cachées ) parfois camouflées en chaise pour maintenir leurs progénitures, sont aujourd’hui une référence historique. Mais ces clichés étranges suscitent encore maintes interrogations : il semblerait que nombre d’entre eux soient post-mortem ! Il faut aussi savoir qu’il y a pour l’époque une surenchère sociétale « assimilable à un phénomène de mode » autour de la photo post-mortem entre les États-Unis et l’Angleterre. La France n’est pas en reste avec de nombreux ateliers parisiens spécialisés dans le domaine. Dans la société du XVIIIe et XIXe siècles où l’enfant reprend peu à peu sa place d’individu à part entière, les petits morts sont particulièrement photographiés, la photo étant l’unique image que les parents garderont pour entretenir le lien mémoriel. Beaucoup de familles dites « populaires » font venir un photographe à domicile, des photos particulièrement poignantes, montrent les petits défunts assis sur des coussins en compagnie de leurs parents, frères et sœurs. Les clichés les plus « réalistes » sont ceux où ils sont harnachés sur des armatures en position debout. Ces mises en scène renvoient effectivement une quasi-illusion de vie ( le souhait des familles étant d’avoir une photo la plus expressive possible ), pourtant la mélancolie extrême qui émane de ces portraits d’enfants, provoque une vive émotion voire de l’effroi quand l’Histoire nous en dévoile la réalité. Aujourd’hui la photo post-mortem a été remise à l’honneur (attention juridiquement encadrée) dans certaines maternités, pour que les parents endeuillés par une mort périnatale puissent garder un souvenir de leur tout-petit. Dans ce contexte, il n’est pas de notre ressort de juger, le travail de deuil étant propre à chacun et chacune.

Galerie de photos

Attention vidéo à caractère sensible


Les mères de l’ombre « Hidden mothers »

Conclusion

J’espère vous avoir apporté des informations essentielles sur cette coutume photographique quelque peu dérangeante pour notre regard du XXIe siècle. Même si au préalable j’ai eu connaissance des veillées mortuaires ancrées dans les traditions rurales de mes grands-parents, j’ignorais complètement cette pratique. J’ai donc été très décontenancée de découvrir dans mes archives personnelles ce type de photos, que je partage d’ailleurs avec vous. L’art funéraire « peinture et sculpture » a toujours existé à travers les siècles, mais la mort a bien souvent été « idéalisée » voire « romantisée » ce qui a contribué et contribue encore à en fausser « l’image » : on voit sans voir ! Ce qui est plus confortable je vous l’accorde, puisque ce sujet est quelque peu tabou dans notre société moderne ! En dehors, de toute considération éthique et idéologique la photographie post-mortem du siècle dernier nous renvoie à une réalité authentique très « crue » de la mort, le malaise « visuel » est renforcé par l’aspect fantomatique de ces photos anciennes monochromes. Sachons donc garder à l’esprit le contexte historique….

Mes sources…

*Morel, Marie-France. « La mort d’un bébé au fil de l’histoire »

*Whikipédia « Hidden mothers » et « Daguerréotype »

* Merci au musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

*Toutes les photos présentées sont authentiques, elles proviennent de ma collection personnelle.

Prochain article « Souviens-toi l’été 1914 «  vous y découvrirez l’histoire émouvante de mon grand-père ancien poilu…

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est le-saule-et-leglantine_logo-3.png.

Rédaction Moine Corinne

*Les photos estampillées LS&L sont soumises à des droits d’auteur.

*Les textes portant un astérisque sont l’entière propriété intellectuelle de la rédactrice.

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